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Les amitiés sauvages de Mette VesdØ et Sofie Louise Dam, trad. Aude Pasquier, La doux

Mette VedsØ est une autrice danoise – chimiste de formation – reconnue internationalement, notamment pour son roman Happy Happy publié en 2022. Ses ouvrages destinés à la jeunesse, intelligents et drôles, se penchent régulièrement sur les différences de classe et la défense des opinions. Trop peu connue en francophonie car non traduite, l’écriture de Mette VedsØ nous arrive enfin sous la forme d’un roman graphique, Les amitiés sauvages, illustré par Sofie Louise Dam et publié aux éditions La doux. Sincères remerciements à Aude Pasquier, traductrice magique à l’affût des perles de la littérature jeunesse du nord qui, une fois encore, met tout le soin et le travail nécessaires pour offrir au texte original une version française puissante, aux mots justes, au rythme lent et maitrisé, à la langue d’enfant non infantilisée, renforçant ainsi les propos de l’autrice danoise.

De différences de classes, il en est question dans l’histoire que Lars va nous raconter. Car Lars a besoin de revenir sur ce qui s’est passé, sur l’évènement dont il a été le témoin. Mais il est sensible, intelligent et capable de rendre compte du réel sans le confondre avec ses désirs ou ses émotions, alors il va prendre le temps qu’il faut : 144 pages. Le temps de réfléchir à ses liens avec Josefine et Joy – Josefine la populaire de l’école, Joy la chelou. Josefine, celle chez qui il est invité à faire des muffins, chez qui il ne se sent pas très à l’aise, celle avec laquelle il ne parvient pas réellement à créer une relation. Avec Joy, Lars est tout aussi réservé, c’est sa nature, mais elle semble lui laisser plus de possibilités d’être comme il est. Alors, aller chez Joy jouer dans le joyeux jardin en bordel, inventer le scénario des « aventures de la jungle » à partir d’une émission de télé, ça l’a rendu heureux. En fait c’est ça, Lars il était plus heureux avec Joy qu’avec Josefine. Même si Lars n’idéalise pas la vie familiale de Joy. Il voit bien que c’est compliqué de vivre avec une maman solo et un frère atteint d’un trouble du spectre de l’autisme. Ça crie par moment, et Kristtofer demande beaucoup d’attention, ça dérape parfois. Mais ça rit aussi. Du côté de chez Josefine, il voit bien que la vie n’est pas aussi géniale qu’elle le dit à l’école. Un jour, il l’a vue seule sur sa balançoire dans son beau jardin. Tellement seule, tellement longtemps que c’en était triste. Deux mondes différents, complexes à leur manière, deux mondes séparés, reliés à travers Lars. Deux mondes qui vont se confronter le jour de l’anniversaire de Joy.

Lars a tout entendu des moqueries de Josefine et de ses copines : « Il a pas de cerveau, il est vraiment débile ! ». Il les a vues imiter Tof en louchant, en tirant la langue, en le singeant. Alors Viviane, la maman de Joy et Tof, va se fâcher sur Josefine : « Je te préviens, tu vas te comporter correctement, sinon, tu repars chez toi ! ». Josefine et ses copines vont nier et inverser la situation : c’est Viviane qui est méchante, horrible. C’est elle qui a agressé Josefine. L’inéluctable machine à injustices nourrie des rapports de domination se met en branle. Les parents informés, l’institutrice doit agir, c’est scandaleux, pour qui se prend-elle ?, on ne peut pas laisser faire ça... La rumeur enfle, transforme, diffame, et protège Josefine et sa famille bien sous tout rapport. Et Lars qui a tout vu, tout entendu, qui sait comment ça s’est produit. Il n’arrive pas à parler, et quand il y parvient à demi, on ne l’entend pas. Personne ne comprend rien, Lars inclus. Et Tof dans tout ça ? On en viendrait à dire que c’est toujours un peu de sa faute aussi.

Tout le roman graphique est construit pour prendre le temps de déplier l’ensemble des évènements, sans tirer de conclusions hâtives, afin de montrer la complexité des systèmes et des pulsions mis en jeu dans ces situations. Avec le personnage de Lars, témoin sans être victime directe, qui élabore et refait le film pour apaiser sa culpabilité, nous nous projetons avec ce léger écart qui permet de penser plus calmement : qu’aurais-je fait à sa place ? Comment puis-je utiliser son expérience ? Le traitement graphique soutient la finesse du propos. Les cadrages en portrait laissent le temps de sentir les intentions et les émotions des personnages, les plans très serrés donnent toute son importance au détail, tandis que l’encre noire figure les zones d’ombres d’un vécu collectif trop vaste à reconstituer. L’ouvrage prend en charge toute la thématique qu’il aborde, sans la résoudre de manière manichéenne ou linéaire, mais sans laisser de doute sur ce qui s’est passé. Une grande réussite.

Pierre-Nicolas

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