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Le crayon de Hye-Eun KIM chez CotCotCot éditions

Dans une forêt foisonnante, composée d’arbres d’essence très différentes - réelles ou inventées ? - aux couleurs pastel, douces et fermes, une petite clairière se dessine au centre de la page de couverture de l’album. Un renard s’y rend, tandis qu’un autre nous observe.
Plus bas une laie et ses marcassins se nourrissent. Plus haut, quelques oies s’envolent.
L’image donne un effet très peu réaliste, très dessiné, grâce à l’utilisation du crayon de couleur, la singularité de chaque arbre, le peu d’effets d’ombre, l’absence de sous-étage de forêt, de fourrés et d’humus. À l’intérieur de l’espace vide de la clairière, on peut le titre de l’album « LE CRAYON » écrit à la main, en capitale, au crayon gras noir, et le nom de l’autrice « Hye-Eun Kim ».
À l’intérieur de l’ouvrage, sur la page de titre, on trouve à côté des mots « LE CRAYON », un crayon de papier non taillé avec une gomme au bout ; rien de plus commun. Sur le haut de la page suivante, un cutter à la lame transparente le taille. Les copeaux de la taille virevoltent vers le bas de la page, selon une ligne parfaitement centrale. Tout en bas de la page, on se demande si ce sont les copeaux qui poursuivent leur chute, ou si quelque chose pousse. La page de droite suivante précise (la gauche restant vierge) : quelque chose pousse de cette
pluie de copeaux. Une tige croit et transforme les copeaux qui chutent en feuilles. Du crayon que l’on taille, nait le dessin d’un arbre. Encore une page pour confirmer l’intuition : les copeaux deviennent les feuilles d’un arbre qui pousse du dessous de la page. La matérialité si connue du crayon gris, l’usage commun de ce type d’outil, nous avons toustes utilisé un jour un crayon gris pour dessiner quelque chose, la figuration visuelle de l’apparition de l’arbre à partir du copeau de la taille, rendent sensible ce passage du « réel » au « dessiné ».
Ce passage prend vie dans l’existence palpable de la page de papier sur laquelle repose le trait et la couleur, et donne ainsi à sentir le processus technique qui fit passer cet album du blanc à l’image, de l’image à la narration. Une couverture, une page de titre, et les deux premières pages de l’album racontent avec précision, sans texte mais tout en image, ce qu’il a fallu pour réaliser l’album : un crayon.
Nous voici maintenant devant une première double page. Le nombre d’arbrisseaux augmente. Chacun différent, aux couleurs chatoyantes atténuées par endroits par la légèreté du crayonné. Certains sont brun cuivre, vert jade, rose bisque, d’autres bleu dragée, bleu roi et lapis-Lazuli, d’autres encore rouge groseille. Deux doubles pages se succèdent encore, comblant progressivement les blancs, laissant se développer les arbres et la forêt
qu’ils composent, accueillant renards, sangliers, écureuils, cerfs, faons et oiseaux. Jusqu’à rejoindre une double page d’un plan rapproché de la canopée, d’où s’envolent canards, oies et rouges-gorge en une chorégraphie venteuse. Que se passe-t’il ?
Les arbres sont abattus, comme des quilles au bowling. La coupe rase a débuté, les duramens montrent leurs stries circulaires et graphiques. Les grumes entassées sont conduites vers l’usine en camion, poursuivi par une armée d’oiseaux. La chaine huilée entre action : les pinces, les scies, les tapis, les graphiques, les humains font leur office : on fabrique. Que fabrique-t ’on ?

Le Crayon, album tout en image, parvient à merveille à placer au cœur du récit sa propre réalisation et ses propres potentialités, jouant ainsi avec la limite entre réel et fiction. La narration s’y partage, avec un léger déchirement, entre innocence graphique et conscience écologique.
Une chronique de Pierre-Nicolas Bourcier, à retrouver aussi dans l’émission le terril a des yeux sur radio Revers.

NB : Les photos qui illustrent cette chronique sont le résultat d’un partenariat entre les éditions CotCotCot, le réseau Cailloux et Nathalie Geubel de l’instruction publique de la Ville de Liège. Les enfants de deux classes ont reçu la visite de l’autrice-illustratrice Hye-Eun Kim et sa traductrice Charlotte Gryson, ainsi que l’éditrice de l’album "Le crayon" Odile Flament. Un moment inoubliable. Merci à la Ville de Liège, à la FWB et au centre coréen qui ont rendu cela possible.

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